''Comment figurer ton visage ?''
Texte de Chris Cyrille, critique d’art, 2021
Note de lecture
Rédigé en 2021, ce texte critique s’inscrit dans une phase antérieure du travail d’Abraham Aronovitch, marquée par une recherche autour de la figure, de la relation à l’autre et de la notion de présence. Il éclaire les questionnements qui traversent cette période et annonce les enjeux existentiels et introspectifs développés par la suite dans la série Behind The Obvious.
Texte critique
Comment figurer ton visage ? Comment te trouver derrière le reflet d’une représentation ? Le toi est ici le signe d’un appel, celui de la présence de l’autre sans laquelle il n’y aurait pas de figure. Ce toi traverse toutes les jeunes peintures d’Abraham Aronovitch. Le travail d’art se cherche, continue d’expérimenter des matières et des techniques, mais l’intention est ici présente, elle sommeille, c’est une attente, un va-venir. Et ce qui éclot petit à petit dans les travaux d’art d’Abraham, ce sont ces adresses à un tu ou à un nous.
Chercher plus loin que la représentation , ce n’est pas chercher à dévoiler une quelconque vérité, c’est chercher ce qui manque à la figure pour être figure, à savoir : toi.
Comment aussi déssoucher le nous ? Celui qui nous libère des solitudes élues et exclusives ? Des frontières qui ne diffractent pas mais opposent ? Des rives qui n’appellent pas les dérives mais les murs ? Des villes qui ne se retrouvent que dans le reflet d’un même visage sans profonds ? Des cynismes qui empêchent le mouvement d’un corps qui espère ? Aronovitch semble pister ce nous dans un travail d’art qui est une oreille, il piste ce nous dans un précipité de rencontres où nous pourrons, peut-être, partager un en-commun comme dans le travail The Gift (2020). Cela, peut-être, pour notre propre renaissance : Reborn (2021).
Nous manquons de co-naissance, de cette possibilité d’ad-venir ensemble, de se coupler infiniement pour s’évader de ce monde que l’on nous fait. Donner à sentir l’intimité d’une rencontre, celle entre une oeuvre-ouverture et nous, celle entre deux corps qui échouent l’un dans l’autre. Au bout, il y a surtout la présence aimée mais comment la rendre sensible hors des griffes et clichés d’une représentation ?
Tout repose sur les moyens dont l’artiste dispose pour fréquenter la figure, celle qui ne se laisse ni enfermer ni étrangler dans la représentation qui ne chercherait que le Même. Nous savons que les images toutes faites tuent l’autre, le défigure jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une pure surface qui reflète comme sur des écrans lisses. Là alors, nous pourrons la gazer, la tabasser comme une masse d’individus équipés. Il faut réussir à traquer dans la peinture l’espace où cette présence pourra, trouvera le trou d’une fuite, ce lieu où les appareils de capture s’oublient. Tout mon art sera de te laisser infinie...
Voir également :
— Leïla Simon, critique d’art, "L'Heure Bleue"
— Francesca Biagi-Chai, psychanalyste, "Un Art qui pro-voque"
